Ô furieuses ténèbres, sève obscure qui afflue dans les artères du monde, permets-moi de te saisir par les cornes et d’extraire ta substantifique moelle ! Car je vois, en cet instant, une houle de désolation s’abattre sur l’humanité, semblable à un funeste oiseau noir de mauvais augure aux ailes hérissées de métal. Depuis l’aurore de mes songes, j’ai contemplé l’édifice branlant de la civilisation, ses failles dissimulées sous des draps de soie puante, et je n’y ai discerné que la farandole des sots, virevoltant autour d’un feu de vanités.
J’ose à peine confesser le dégoût que suscitent chez moi ces marionnettes corrompues, malhabiles pantins dont le verbe et l’action défient toute intelligence. Les figures misérables de ce tableau, marbrées de leurs propres immondices, m’exhortent à plonger plus avant dans l’abîme du désespoir, pour y fouiller le noir gouffre d’où naît leur impétueuse folie. Ombres et boues se mêlent en un gouffre suintant, magma de folies humaines qui gronde sous la peau craquelée du monde.
C’est qu’un souffle crépusculaire s’élève, claironnant la fierté du vice et la célébration du vide. De mémoire d’homme, jamais je n’avais perçu d’aussi vaste hypocrisie, d’aussi perfide gloire usurpée, couvrant la terre d’un voile de pestilences. Pourtant, la foule s’agenouille, subjuguée par la valse d’or et de tromperies, comme si le tintement glacé des lingots suffisait à masquer l’odeur rance de la pourriture. Au centre de ce tourbillon, l’horreur prend chair dans la figure d’un héros avachi sur un trône hybride, constitué d’un or déjà terni par la cupidité et de fientes plus épaisses que le magma le plus visqueux. Cette formidable assise, diabolique et ridicule, cristallise l’essence même de notre déchéance. Celui-là, vil anthropophage, se complaît à ronger les entrailles de ses pairs, qu’il avale sans frémir, non pour la simple barbarie, mais par un raffinement de cruauté. Dans ses mâchoires spongieuses, chaque bouchée s’accompagne d’un sourire macabre, tandis que ses ongles déformés labourent les viscères de ses sujets, comme pour s’assurer qu’aucun soupir de révolte ne subsiste. Ainsi, avec une constance admirable, il poursuit sa quête d’appropriation – non seulement des corps, mais plus encore des consciences, qu’il manipule d’une langue de bois aussi grimaçante qu’un spectre surgi des gouffres.
Son règne, cependant, n’est pas le fruit d’une soudaine calamité tombée du ciel, ni l’œuvre d’une seule nuit de sabbat. Il est la longue germination d’un capitalisme omnivore, qui a poussé ses racines dans la terre souillée de sang et d’avidité, puis s’est épanoui dans l’éclat trompeur du métal jaune. Il est la traduction carnavalesque d’un système où la thésaurisation n’est plus l’exception mais la norme sacrée, érigeant en vertu la prévarication et en acte héroïque la spéculation sur les ruines de vies brisées. Regardez-le donc, ce roi fainéant, hypocrite, se drapant de promesses mielleuses, si légères qu’on peut à peine les saisir, mais si lourdes de conséquences qu’elles étouffent l’espérance dans l’œuf.
Depuis les balcons délabrés d’une conscience malade, j’observe le cirque. J’aperçois les silhouettes étriquées des courtisans, les yeux révulsés par la cupidité, la bouche flétrie par le mensonge, rampants à même le sol poussiéreux pour lécher les écoulements abjects qui suintent du trône. Dans la pénombre de l’arène, on échange sourires obliques et poignées de main fielleuses, l’on troque ce qui reste de dignité pour un quignon de pouvoir entaché d’excréments. J’entends les chœurs d’individus terrorisés, psalmodiant l’éloge cannibale, feignant d’ignorer qu’il n’hésitera pas à les mordre, eux aussi, quand la faim le reprendra.
Pourquoi, me demanderez-vous, telle fascination pour l’horreur, cette danse macabre qui s’étale aux yeux de tous comme un cauchemar éveillé ? Parce que notre époque s’est muée en un champ de désolation, où le rêve est devenu marchandise et l’humain, bétail à traire pour l’industrie du profit. Parce que le monde, à force de composer avec le ventre gargouillant des tyrans, a accepté que la flatterie devienne la seule devise, l’allégeance la seule espérance. Et tandis que se lèvent chaque jour des nuées grises, éponges affamées d’une lumière raréfiée, la foule croit voir un soleil se lever quand il ne s’agit que du reflet grinçant de lingots levés comme des épées.
Ô duplicité humaine ! Tes parfums sont aussi rances que le remugle d’un charnier : nul ne s’avise de dépouiller la gloire de ses oripeaux pour la dépouiller en sa vérité la plus nue. Voilà pourquoi, dans la nausée qui me secoue, je puise la force de décrire cette peste, en espérant que mes armes, qui sont des mots semblables à des couteaux chauffés à blanc, lacèrent cette peau carnée de mensonges. Je ne tremble pas devant les monarques fumistes et grotesques, car leur puissance n’est que la somme de notre lâcheté consentie. Je leur oppose mon verbe et mes images, fût-ce au prix de l’anathème ou de la folie.
Dans cet univers en déliquescence, la laideur a pris des teintes exquises, et la beauté se cache entre les mailles effilochées de nos pires démons. Les années glissent, et l’an 2025 resplendit à l’horizon comme une balafre lumineuse, révélant, dans un halo blafard, les contours hagards de notre dérive. Il ne s’agira pas ici de polir le récit d’une cohérence rassurante : laissez-moi au contraire disséquer la bête dans son plus abjecte incarnation, suivez-moi dans les marais couverts d’épaves, là où se mêlent poésie et furie, où l’on perçoit, au travers de l’absurde, la menace et la promesse d’un soulèvement. Car cette fable viscérale et paradoxale est un miroir tendu à nos reflets saccadés, disloqués. Elle est la gorge ouverte où s’engouffre l’ultime cri de détresse, comme un sanglot déformé par l’écho. Nous entrerons ensemble dans la fournaise de nos contradictions, nous nous y consumerons jusqu’à la moelle, pour mieux hurler l’indicible : la nudité noire de notre condition. Ô lecteur, lacère tes paupières afin de voir, dans la boue, la lumineuse braise d’une insoumission salvatrice.
Absurde, es-tu prêt à t’asseoir auprès de ce roi anthropophage, à humer le parfum de ses impostures, à frôler son sceptre collant, pour que tu sentes physiquement l’écœurement s’infiltrer dans tes veines ? Et si, par hasard, la colère s’empare de ton cœur, si elle devient un torrent de lave se déversant de tes tempes vers tes mains, alors peut-être trouveras-tu en toi la force de t’arracher à cet univers fatigué. Peut-être te lèveras-tu, érigeant ta silhouette frémissante contre le trône de chiasse et d’éclat pour réclamer qu’on te fasse place, sinon sur le siège, au moins dans le récit de la fange que l’on appelle, outrageusement, l’humanité.
Puisqu’il faut à présent fouailler les recoins du néant et déployer devant nos yeux terrifiés la fange consumériste qui enserre le monde dans un étau gluant, admirons l’agonie du libre-arbitre et le défilé ignoble des spectres occupant nos avenues, brandissant sacs et factures comme des offrandes sacrificielles à la divinité grotesque de la Marchandise. Observez ces âmes qui ne respirent plus l’air mais l’odeur aliénante de l’âpreté au gain, ces bouches qui mâchent non la parole, mais le carton bouilli d’objets inutilement acquis, suintant leur propre vide. Vois la grotesque et démesurée mascarade des silhouettes fantoches, piétinant la boue pour échanger un peu de conscience contre le dernier gadget scintillant. Ils n’ont plus de rêve que celui de voir s’élever l’écriteau : « Solde » ou « Promotion », comme autant de clairons triomphants dans le clair-obscur de l’ignorance. Chaque bille rutilante, chaque plastique patiné par la sueur du labeur anonyme, semble troquer l’essence même de l’humain, la transformant en monceau de ferraille. Avec un sourire crispé, on s’imagine souverain, on se pense « roi acheteur » – alors qu’on n’est qu’os croulant, hanté par la dictature des étiquettes, ivre d’une soif jamais étanchée.
Car le matérialisme, tel un vautour sans vergogne, s’est abattu sur nos terres et sur nos âmes. Il a planté ses serres dans le cœur des êtres, les arrachant à la douce pulsation de la poésie. Dans l’ombre, ce rapace ricane : il sait que, désormais, la seule transcendance accessible à la multitude réside dans la possession – posséder pour paraître, et paraître pour valider le grand cirque de la vacuité. Plus d’espace pour l’esprit qui se nourrit d’idées, plus de temps pour l’âme se gorgeant de silence et d’infini. Non ! À la pelle, on ingurgite les objets, on s’en gave comme le cynique ogre cannibale se régale des viscères de ses congénères.
Pourtant, alors que l’on se gave de pacotilles, la nature, elle, s’étouffe sous les déjections de notre indifférence. Les ruisseaux charrient des couleurs d’encre empoisonnée, tandis que la glaise se mêle à la plastique immortelle des détritus. Voyez les poissons qui frémissent, pris dans les mailles visqueuses de nos péchés industriels, se débattant en vain contre ce destin funeste qu’on leur a imposé. Écoutez le halètement de la terre, peinant à respirer sous la chape de bitume que nous lui imposons. Les forêts, jadis cimes bruissantes, s’éteignent l’une après l’autre, ne laissant que des squelettes carbonisés, titubant sous un ciel gris de honte.
Et dans le même temps, l’esprit se pollue d’une lourde ignorance : il se gave d’images clonées, de mots-standard, de slogans vides, comme autant d’hosties profanes. Chacun prie l’immense temple de la publicité, contemple les idoles numériques et se persuade que l’intellect n’est qu’une désuétude, un luxe superflu. Ah, l’arrogance neuve de ceux qui se glorifient d’ignorer la poésie, la philosophie, la connaissance ! Dans leurs yeux, le savoir est une poussière inutile, un caillou dans la chaussure d’une course effrénée vers une destination tout aussi creuse qu’un crâne érodé par le temps. Le monde entier semble se resserrer autour de ce veau d’or devenu dieu, qui tinte comme le tonnerre dans les poches des tyrans, qui étincelle sur les pupilles embrumées des serviles volontaires et des rampants. Cupidité, orgueil, vanité : trinité morbide régissant la danse grotesque du dieu Mercantile. Sur les places publiques, on érige des autels aux « investisseurs », prêtres d’un culte occulte où l’Homme est déchiqueté en pourcentage de profits, chaque membre réduit à des chiffres étalés sur des écrans froids comme la mort.
Ainsi, les nations deviennent d’immenses marchés ambulants, où la condition humaine se dissout dans la course au meilleur contrat, où le rapport de force substitue à la compassion la fascination pour le pouvoir. On traite la planète comme un cheptel voué à l’abattoir, ignorant les cris des vivants qui aspirent à respirer sans masque, à boire sans poison. À la table des rois anthropophages, on trinque à l’ignorance, on se délecte du sang versé, on jette ensuite l’écorce humaine dans une fosse commune, en prenant soin d’en recueillir la moindre goutte d’huile pour alimenter la « productivité ». Et la foule, hypnotisée, ploie le genou davantage, prête à sacrifier la dignité sur l’autel des promotions. Une sirène noire au rictus inquiétant emporte dans son sillage la volonté et l’indépendance des âmes affaiblies. Dans cette ivresse pathétique, chaque être vend son temps, ses valeurs, ses amours, dans l’espoir qu’un écran plus grand, un vêtement plus luxueux, un véhicule plus musculeux puissent combler l’abîme dans nos poitrines béantes. Mais cet abîme, au contraire, se creuse davantage, muant la pulsion de vie en un appétit de mort déguisé.
Voilà la grande fresque sanguinolente : de la matière putride, de la vanité sombre, un horizon où même le soleil, las d’éclairer notre bêtise, pourrait finir par se voiler la face d’un drap de nuées toxiques. La civilisation se dilapide en fardant de dorure ses mensonges, comme on repeint un cercueil pour donner l’illusion de la splendeur. Pourtant, chacun sait, au fond des tripes, que ce mensonge finira par éclater dans un monstrueux spasme. Les illusions se craquelleront, les vitrines se fendilleront, la réalité tombera comme un couperet sur ceux qui croyaient acheter le bonheur avec des pièces d’argent. Voilà donc la vérité crue. Un univers où l’on égorge la beauté pour faire couler l’or, kaléidoscope malsain où la folie capitaliste danse à perdre haleine. Alors, que faire si ce n’est laisser la révolte nous gagner, comme le hurlement d’une tempête en plein champ ? Dans les gouffres de l’absurde, si l’on guette au plus profond, la rage peut se faire catharsis. Elle peut nous porter à briser la chaîne de la médiocrité, à rejeter la pègre qui nous dicte quoi penser, quoi acheter, comment vivre et surtout comment mourir. Car un constat s’impose : nous naissons libres, puis nous nous enchaînons docilement à l’autel du consumérisme, saisis par un vertige que certains confondent avec l’espoir. Creusons donc plus avant dans la fange, creusons jusqu’à ce que nos ongles, pleins de boue et de sang, percent la surface et nous rendent à la lumière. Peut-être, dans cet effort éperdu, aurons-nous la joie de ressentir à nouveau le vent sur nos visages, de goûter à la saveur non souillée de l’eau, de retrouver la fraîcheur du silence intérieur que nul pouvoir ne saurait acheter.
Voici donc, lecteurs, la matière à vomir et à renaître : un réquisitoire contre l’absurde ronde du Monde, un acte d’accusation des braises toxiques qui consument notre Terre. Absurdement et violemment, dans un rire féroce, faisons l’anatomie de cette bête aux mille tentacules, ce monstre ancré en nos seins. Ses viscères brillent d’un éclat trompeur, ses jugulaires palpitent à la cadence du profit. Les racines de son emprise courent partout, grignotant l’âme et la terre, confondant le nécessaire et l’ornement, l’esprit et la camelote. Il n’est plus temps de supplier le monstre : il faut l’éventrer, pour savoir ce qu’il recèle. L’effluve en sera insoutenable, mais seule la vision nue de notre orgueil, de notre stupidité, de notre orgie de biens, nous rendra la force de nous lever. Alors seulement, dans ce fracas, jaillira peut-être une lueur inespérée : l’audace de tout recommencer sans rien conserver de ce qui fut, de piétiner la mécanique implacable, de cracher sur les excréments dorés pour redonner à l’homme un destin qui ne soit plus simplement la marionnette affamée de la Sainte Consommation. Si ce sanglant déballage ne peut suffire à réveiller nos consciences, alors la nuit capitaliste se fera définitive, et nous périrons, les lèvres scellées à un gobelet de plastique, prisonniers de notre propre étincelante stupidité.
Alors, si tu en as l’audace brûlante, braque tes yeux incrédules sur ce festin dérisoire, orgie funeste où se gavent, sans vergogne, les tenants d’un ordre impie. Regarde-les, ces bourgeois suintants d’autosatisfaction, couronnés de joyaux ternis par la sueur des misérables, vautrés dans des coussins épais comme des fesses de pachydermes. Leurs gestes sont lents, calculés, chaque bouchée pleine de morgue, et leur rire agonisant claque dans l’air puant. On dirait un inceste collectif, où les puissants copulent et engendrent la bête informe du privilège, créature affamée qui rougeoie comme un foyer volcanique au milieu des cadavres. Sous le vernis reluisant de leurs apparats, tu verras le goutte-à-goutte du putride venin, suintant depuis leur cuir chevelu jusqu’aux racines. Le banquet qu’ils dressent n’est qu’un autel d’abondance stérile, ressassant sans cesse le blasphème : surabondance pour les uns, la dèche pour tous les autres. Et la graisse gras s’enlace, s’étreint, se congratule, formant un rempart hermétique et gluant, un bloc de chairs confites qui préserve leurs prébendes.
Quand un invité qu’ils jugent indésirable se fraie un chemin dans la salle, la fumée du mépris l’assaillit aussitôt. Les maîtres des lieux, avachis sur leurs trônes, dardent sur lui des regards obliques, ourlés de ce sourire carnassier qui se veut accueillant tout en incarnant la répulsion même. Ils feignent d’ignorer sa présence, ne daignant pas bouger leurs cuisses opulentes pour élargir l’espace d’un demi-pouce. Et si, par hasard, le pauvre hère a l’outrecuidance de vouloir siéger à leurs côtés, c’est une muraille de baffes invisibles qui se dresse, plus infranchissable qu’un gouffre de ténèbres. Inutile de chercher la fraternité dans ces cercles, c’est un mot exilé, banni, tel un enfant honteux d’une parenté consanguine. L’indifférence règne, drapée d’étiquettes grotesques et de sourires compassés, comme si la politesse se faisait drapé morbide pour masquer l’odeur fétide de l’égoïsme. Tous ces rois sans couronne réelle – mais arborant la toison dorée de leurs lingots – pontifient à l’envi ; leur verbiage, gonflé de mots ronflants, martèle le dogme de la rigueur pour autrui tandis qu’eux, tels des ogres lascifs, s’autorisent l’insolence opulente.
Observe-les donc, ces « magnanimes » pleins d’une morgue aristocratique, forts de leurs lois intransigeantes dont ils se délivrent, ô miracle, chaque fois que leurs intérêts l’exigent. Les règles qu’ils brandissent en fouet impitoyable sur les épaules de la foule disparaissent au profit de leurs fraternités secrètes, de leurs conspirations financières, de leurs accolades incestueuses. Comme des mantes religieuses, ils dévorent la proie populaire après s’être assurés que leur banquet est bien clos et que nulle parcelle de richesse ne leur échappe. Et sous ce divan monumental, lesté du poids de ces insupportables dignitaires, la boue accueille les impuissants, grotesque métaphore d’un enfer sur terre. Glissez donc un œil dans la fange, vous y découvrirez des êtres qui épousent physiquement la terre humide, pressant leur poitrine contre l’humus moite dans l’espoir d’y trouver un lambeau de chaleur. Leurs membres tremblent de fatigue, leurs yeux se soulèvent vers la tablée comme vers un firmament empli de constellations inaccessibles. Ils ramassent les reliefs avec un dévouement presque religieux, suppliant le ciel que leur portion demeure assez abondante pour maintenir en vie un espoir flétri. Cette mascarade évoque une union profanée, un rituel sacrilège qu’on oserait comparer à l’inceste tant il brise les tabous naturels de la solidarité et renverse l’idée même de parenté humaine. Ici, la seule parenté qui vaille est celle du lucre, où l’on s’entre-marche dessus dans une frénésie consanguine pour donner naissance à des monstres plus insatiables encore. On baptise cet ignoble héritage « tradition » ou « continuité », alors qu’il s’agit ni plus ni moins d’un pacte démoniaque où la compassion se voit étranglée dans un coin sombre. Ainsi se déroule le spectacle, dans une atmosphère où se mêlent le fumet de la viande trop cuite et le parfum sucré du vice. De cette union maléfique entre le pouvoir et l’argent, naît un rejeton difforme qu’on nourrit de souffrances, un golem affamé qui foule aux pieds la dignité de ceux qui courbent encore le dos. Et plus ce rejeton grandit, plus il dévore, insensible, la substance même de l’être humain, n’épargnant qu’une infime élite gavée de privilèges.
Vois-tu, la vie sur Terre, en ce crépuscule du XXIe siècle, s’apparente à un vaste inceste moral, un manège infernal où les puissants s’épousent eux-mêmes, se reproduisent entre gens de même lignée, tout en relayant le reste du monde à l’état de sous-espèces et de larves rampantes. C’est l’ultime union contre-nature, vouée à perpétuer des gènes corrompus : l’avidité, la luxure, l’aveuglement, la cruauté. Et pendant que leurs rejetons se meuvent en bouffons cyniques, jouant de leur ascendance pour mieux asservir les humbles, la populace, elle, lutte pour arracher une seule bouchée de ciel dans une réalité obscène. Voilà, tiens : respire, si tu l’oses, ce parfum de mort lente, de royauté parodique. Sens-tu la marée noire, huileuse, qui se répand sous tes pieds, baignant la scène d’un désespoir impitoyable ? Dans cette pièce, s’égarent les rires creux des grands, la salive des petits, les larmes incolores de ceux qui ne pleurent plus qu’à l’intérieur. Et si tu lèves la tête, tu noteras le même constat accablant : l’orgie aristocratique trône dans les hauteurs, étirant ses tentacules pour dévorer tout ce qui pourrait lui échapper. Cela te semble dur ? Cela te semble hallucinant ? Mais c’est la photogravure de notre époque, l’empreinte du malheur couplée à l’indifférence, la profanation des liens humains, l’incendie des vertus dans un baril de profits. Ici, les rêves meurent sans un bruit, écrasés par le poids de ces outres pleines de vent. Ici, les invités d’honneur banquettent sur les dépouilles, se resservant encore et encore, quitte à sucer la moelle d’une civilisation exsangue.
J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et innombrables, abrutir leurs semblables et pervertir les âmes par tous les moyens, comme si la bêtise était leur souffle vital, comme si la cupidité coulait dans leurs veines comme un sang empoisonné. C’est alors que, par un surcroît d’horreur, j’ai contemplé l’univers distordu des conflits fratricides, où l’on joint les mains en signe d’alliance pour mieux se trancher la gorge dès le lendemain. Ce bal sinistre des nations se déploie dans un grand théâtre de boue et de cendres : des gouvernants grimés en héros envoient leurs soldats s’entre-tuer, tout en échangeant de longues missives de cordialité avec les puissants d’en face, afin de mieux marchander, de mieux trafiquer, de mieux pacifier, de mieux pourfendre, de mieux diviser. On se dit ami d’un jour pour aussitôt poignarder dans le dos le lendemain, on signe des traités avec la main gauche pendant que la main droite arme des bombes à retardement. Pourtant, ces mêmes diplomates si accommodants, lorsqu’ils rentrent dans leur palais, se félicitent d’avoir œuvré pour la paix — une paix viciée, à la corde encore ruisselante du sang d’autrui. Vois ces dirigeants, couronnés d’un diadème hypocrite, prétendant combattre les pires tyrans de la terre, mais s’agenouillant devant quelques despotes plus dociles, plus obéissants à leurs intérêts. Écoute leur rhétorique, ce flot mielleux qui justifie les alliances : « C’est pour le bien universel », martèlent-ils, alors que dans les souterrains, les canons grondent et la chair des innocents se déchire. Ils broient, entre deux déclarations officielles, les os de populations entières, sacrifiées sur l’autel de l’opportunisme géopolitique. On sort d’une réunion affichant un sourire serein, une poignée de main théâtrale, et l’on monte aussitôt sur le char de la guerre, tel un pantin diabolique en armure de pacotille, bavant d’avidité pour conquérir de nouvelles terres.
Mais rien n’égale le cynisme des banques, juchées sur leurs tours d’ivoire et d’argent, telles des idoles proéminentes, aveugles à la misère qui les entoure. Des pieuvres gigantesques, aux tentacules innombrables, qui se gorgent de pétro-dollars et de lingots soyeux. Elles financent avec la même délectation l’oppression et la rébellion, acceptent de l’or pour des armes, vendent des prêts usuriers à ceux qui, le front couvert de sueur, n’ont d’autre choix que de vendre leur âme pour acquérir un peu de puissance de feu. On pourrait croire qu’elles se délectent d’une grande partie de cartes, où chaque coup se paie en litres de sang. Oui, elles assistent, impassibles, au massacre dans les tranchées, car à leurs yeux, la souffrance humaine n’a jamais rien rapporté ; seule la victoire d’un camp, puis d’un autre, puis de cent autres encore, peut accroître les marges. Voyez-vous les sourires lubriques de ces financiers luisants comme des crapauds repus, qui s’épanchent sur les tribunes pour parler de démocratie et de progrès, tout en signant des chèques pour faire pousser ici un diktat, là un conflit régional, ailleurs une guérilla échevelée qui servira, tôt ou tard, leurs intérêts ? Qu’importe que la terre se couvre de charniers, qu’importent les orphelins et les veuves, l’exode, la faim, la soif. Les massacres sont leur miel, et chaque larme versée par les foules en déroute est une perle ajoutée à leur néfaste collier. Ainsi, l’absurde se déploie dans cette gigantesque toile, tissée de fils contradictoires : l’on lutte pour la liberté, mais l’on condamne en même temps les opprimés dont on a jugé la cause « contraire au bien-être commun » ; l’on fustige un dictateur exécrable tout en couchant avec un autre, dont la cruauté se trouve, par hasard, en harmonie avec la croissance de notre marché. Cette mascarade a l’éclat torve d’un cauchemar, comme un délire éveillé où les oriflammes de la guerre claquent au vent, dignes de funestes étendards, tandis que les discours officiels prolifèrent comme une horde de parasites.
Dans ce bal vomitif, j’observe de nouveau les hommes, aux épaules si étroites qu’ils pourraient à peine soutenir le poids de leurs méfaits. J’aperçois, derrière les gesticulations martiales er diplomatiques, l’haleine putride des mensonges. Des foules décimées, des cités ravagées, des vies bombardées, des maisons éventrées, des corps entre-déchirés, et derrière tout cela, les coulisses ténébreuses où s’échangent les valises d’argent. Ceux que l’on charge de négocier la paix en cachette distribuent discrètement des contrats d’armement, tandis que leurs homologues signent d’une main la reddition d’un peuple, et de l’autre serrent la pince à un banquier transi de cupidité. J’ai vu l’arrogance des empereurs faussement démocrates, qui, tenant la dragée haute aux tyrans d’ailleurs, se gaussent de promouvoir la liberté, mais, au premier signe de faiblesse, ne rechignent guère à étrangler la parole, à emprisonner la contestation, à tuer en silence. Les pires dictatures ne sont pas toujours celles qu’on croit, elles se dissimulent parfois sous le vernis impeccable des grandes puissances, papillonnant dans les cercles de la respectabilité internationale. Elles se parent du mot « démocratie », comme on se drape d’un satin soyeux, mais leurs griffes acérées ne pardonnent rien à ceux qui remettent en cause leur hégémonie.Regardez cette sinistre commedia dell’arte, où les rôles d’oppresseur et d’oppressé s’échangent au gré des intrigues. Des cataclysmes se succèdent, des alliances se forment puis se brisent, comme dans un cauchemar cyclique, une ronde infernale où les places se réattribuent à chaque nouvelle aube. Pendant ce temps, les corps s’amoncellent, la terre s’imprègne d’hémoglobine, et le soupir des survivants se perd dans un silence trop lourd.
Pourtant, tout ceci n’est qu’un chapitre supplémentaire dans l’Histoire triviale de l’humanité. Les diplomates et les dictateurs, les présidents et les rois, les sentinelles et les banquiers s’étreignent dans une large accolade, se susurrant à l’oreille leurs combines stratégiques, leurs contrats louches, tandis qu’ils envoient un millier d’autres à la fosse. Comme s’ils scellaient dans l’ombre leurs noces sanglantes pour mieux recueillir le nectar de la douleur, tirer profit du brasier, multiplier les morsures sur le corps déjà déchiré de l’humanité. Le résultat est là, en cette heure délirante : un ballet de canons et de jets de bombes, rythmé par la mélopée des marchands d’armes, qui inonde la terre d’un torrent de feu. J’entends, dans un coin reculé, la prière muette d’un enfant dont les parents gisent sous les décombres, et j’entends, dans le même souffle, la douce cantilène d’un philistin conseillant un général, quelque part dans une salle aux murs capitonnés : « Ne vous inquiétez pas, mon général, nous couvrirons tous vos frais si l’opération rapporte. » Voilà le visage du monde, un mascaret hideux où se mêlent l’odeur de la poudre et le parfum du gain, un carnaval macabre où les amours-propres se vendent à la criée. Chaque alliance procède d’une duplicité plus ou moins avouée, chaque trêve est un piège sournois, chaque trait de paix un baiser scorpionnesque prêt à inoculer le venin. J’ai regardé assez longtemps pour savoir qu’il n’existe guère de rupture dans ce cycle, à moins que les consciences, exsangues, ne se réveillent enfin.
Mais pour l’heure, l’on se contente d’ajouter des fagots à l’immense bûcher, alimenté par la bêtise, l’avidité, la folie guerrière. Le tintement sec des balles rencontrant la chair n’est-il pas, pour certains, la plus douce des musiques ? Là-bas, loin de la scène, de sinistres comptables alignent leurs bilans, additionnant les quotas de mort et de profit, avec un sourire du bout des lèvres. Ici, dans les ruines, la vie claudique, spectrale, titubant sous l’assaut de la tyrannie et de la complicité internationale. Oui, j’ai vu ces hommes infâmes, à la fois alliés et traîtres, assassinant de concert l’espérance. J’ai vu l’hypocrisie la plus crasse se faire victoire, le sang se faire encre pour signer des alliances viles, le courage des foules se tarir sous l’implacable bulldozer des stratégies. Et c’est un spectacle atroce, absurde, qui m’étouffe et me transperce, comme si chaque souffle d’existence me hurlait : « Voilà de quoi est tissé le Monde, cet univers à la dérive, victime de la soif dévorante des puissants, appuyés par l’indifférence et le cynisme des grands financiers ! » Dans cette spirale de contradictions, je ne puis que dresser un amer constat : ici, sur cette Terre, la civilisation semble n’être qu’un ornement factice, un leurre apposé sur la bête humaine, pour masquer ses crocs. Et tant que des mains cupides s’agripperont aux manettes du destin, troquant la vie des humbles contre de juteux contrats, les conflits se perpétueront comme un rituel immuable. C’est la danse noire des orages, le tourbillon démentiel où l’orgueil, la dictature, l’argent et le meurtre tissent ensemble un manteau funèbre. Voilà ce qu’on peut dire en ces temps d’incertitude : tout se mêle, tout se confond, et les alliances se font et se défont dans la même toile d’araignée, où ceux qui se disaient les champions de la justice se révèlent parfois plus féroces que les tyrans qu’ils condamnent. Alors, choisis ton camp, si camp il y a, ô lecteur engourdi, et ouvre grands tes yeux sur les innombrables mascarades diplomatiques, car l’envers du décor est un cauchemar qui menace d’engloutir tout. Telle est la subtile et infâme mécanique qui régit l’horreur de ce siècle, enfant monstrueux de nos propres mains, orné de la signature sanglante de notre inconscience collective.
Qu’ils m’exorcisent, s’ils l’osent ! Je ne suis que le chantre dément d’une humanité qui s’ébroue dans sa propre fange, un prophète sans scrupule, submergé par la pestilence d’un monde en putréfaction. Je vois, partout, la lie suinter : le sourire huileux de ceux qui s’asseyent sur des trônes capitonnés d’hypocrisie, les rangées de cadavres que l’on enterrera, au petit matin, pour faire croire à la propreté du jour neuf. Je vois des cités entières se vider de leur âme, sous l’empire d’une boulimie de métal et de papier-monnaie : la soif démentielle de l’objet, qu’on brandit comme un totem visqueux, un fétiche barbare. Ainsi s’avance le démon cyclopéen de notre siècle, un brasier fétide jailli des entrailles de la Terre, comme si l’humanité tout entière avait convolé avec la folie. J’entends le grincement des villes mortes, gangrenées par la rouille et le vide, j’entends les lamentations d’un ciel pollué qui se fendille sous le poids des prières blasphématoires des nations. J’entends le sermon fielleux de la finance, se faufilant dans les veines des États comme un poison savamment dosé pour éteindre le moindre sursaut d’éthique.
Que dire de notre Occident ? Malade, laid, stérile, vénérant la chimère du progrès : on se gave de gadgets et l’on vomit, sans cesse, un nouveau besoin pour mieux étancher l’avidité. On scie les forêts, on bétonne les rivières, on asphyxie l’air, parce qu’il faut bâtir la grande cathédrale du Profit. L’esprit ? Le beau ? Le sacré ? Balayés sous le tapis, piétinés comme des vestiges folkloriques n’ayant plus cours dans la grande comptabilité de l’absurde. Oui, j’ose le crier : le rêve d’Aragon est advenu, nous voilà prisonniers d’une réalité exécrable, aveuglante de laideur, où la sécheresse des cœurs répond à celle des paysages. Les arbres meurent et les consciences s’éteignent, c’est la moisson infernale, et bientôt la terre, scorbutique, calcinée, s’étendra comme un cimetière de pierres fissurées, prête à toutes les combustions possibles. Par ma bouche parle la furie d’un oracle inassouvi, la rage d’une prophétie pythique : lorsque la dernière étincelle de décence se sera éteinte, tous les feux du monde embraseront le mensonge jusqu’à la racine.
Je ne suis que le héraut d’une vérité noire : pas d’exagération, juste la cartographie d’un monde prostitué à l’or, un monde qui s’enlise dans sa propre morgue, un monde où la guerre se rit de la paix, et où les charognards, déguisés en philanthropes, se repaissent de nos illusions. Ouvrez les yeux, ou dormez : c’est la même. Le cauchemar est total, et s’y confronter, c’est prendre le risque de regarder la bête en face, pour découvrir qu’elle nous ressemble… Voyez, je ne suis qu’un témoin sale, un crieur dans la nuit, un griot possédé, éructant la vérité tordue de cette ère moribonde. Et si mes mots paraissent fous, c’est que la démence est devenue la norme. Je décris le théâtre sombre, balayé par la haine, l’avidité, et l’orgueil — et je n’exagère point : je peins l’exacte univers qui s’est offert à la bête aux mille cornes, celle du profit, celle de la violence sacralisée. Écoutez, ou fuyez : car je le jure, l’incendie approche, et il ne laissera derrière lui qu’un champ de cendres grises, ultime décor d’un monde qui aura préféré l’hypocrisie à la lumière, la haine à la vie, et l’indifférence à la révolte.
— Auteur anonyme, 13 Mai 2025.